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Violent Cop (1989) – Kitano Origins

S’il avait déjà goûté au cinéma en tant qu’acteur, comme dans Furyo de Nagisa Oshima en 1983, c’est en 1989 que Takeshi Kitano se plonge totalement dans le septième art en se plaçant derrière la caméra. C’est par ailleurs presque par hasard qu’il arrive à cette place puisque le film était censé être réalisé par Kinji Fukasaku, notamment célèbre pour le fameux Battle Royale. Du projet de Fukasaku, Kitano ne gardera que la trame principale et le titre, mais aussi l’acteur principal, à savoir lui même. Le métrage initial devait être un polar classique comme le réalisateur en a beaucoup fait. Kitano va garder ce genre en opérant tout de même un changement narratif majeur, mettant le personnage principal au centre d’intérêt.

Le film narre l’histoire d’Azuma, un inspecteur au caractère assez particulier. Le cinéaste a mis un point d’honneur sur l’élaboration de la psychologie de ce dernier. Imprévisible, violent, sans limites et renfermé, voilà ce qui le caractérise. Ce dernier se retrouvera embarqué dans une affaire de Yakuzas, de trafics de drogue et de corruption, une trame principale qui ne relève donc pas d’une originalité transcendante. Son traitement, cependant, mettra en place une sorte de leitmotiv récurent dans le cinéma de Kitano et laisse entrevoir tout ce qui fera le charme de ses prochaines œuvres.
Violent Cop n’est en effet pas filmé comme un polar survolté, en opposition avec le cinéma d’un John Woo, par exemple. Takeshi Kitano prend le temps de laisser les scènes se développer calmement, assez lentement. La caméra ne bouge pas beaucoup et les plans fixes sont nombreux, quelque soit l’action qui se déroule devant elle, d’une course poursuite effrénée à la marche nonchalante d’un personnage. Tout ceci accompagné par une excellente bande-son aux thèmes tout à fait marquants et aux sonorités Jazzy. On appréciera notamment le thème principal, typique des polars noirs des années quatre-vingt, ou encore la piste « To my wife » , une réinterprétation de la « Gnossienne No. 1 » d’Erik Satie. Ces thèmes accompagnent parfaitement l’ambiance du film où le temps semble s’écouler au compte-gouttes et où la violence est omniprésente. Le traitement de cette dernière dans ce film est par ailleurs tout à fait admirable.

Nous évoquions plus haut le décalage total entre l’action dans un film de John Woo et celle qui découle de Violent Cop. Ici, il n’y a aucun ralenti, aucune chorégraphie dans les fusillades, les rendant ainsi spectaculaires aux yeux du spectateur. La violence et la mort sont montrées de manière réaliste, c’est-à-dire soudaines, moches et brutales. Ce point est intensifié par l’absence de transitions musicales durant ces scènes. Les coups de feu viennent ébranler le silence ou les saxophones laissant derrière eux une tension palpable. Cette violence qui parait parfois abjecte frappe de plein fouet le rythme de manière tout à fait impromptue. Le réalisateur nous plonge dans un univers de tous les déboires. Les flics sont corrompus, chaque coin de rue peut abriter un danger et tout le monde peut être touché par la violence déployée par des hommes qui ne connaissent pas de limites, quelque soit leur but. C’est donc une ambiance complètement noire qui est développée ici, malgré la tranquillité des plans du cinéastes. Le paradoxe entre le calme et le déferlement de brutalité est sûrement la marque du film la plus admirable.

La ville dépeinte dans Violent Cop semble aller en totale adéquation avec Azuma. Elle est calme, on penserait qu’il ne s’y passe rien et parfois, dans une foule, un torrent d’agressivité viendra ébranler la normalité régnant jusque là. C’est une ville où les enfants, jouant au ballon, pourront être frappés de manière brutale par l’apparition d’un meurtre, par exemple. La violence frappe quand on ne l’attend pas et ceci correspond tout à fait au caractère du personnage principal. Cet homme paraissant nonchalant, de par sa démarche et son visage presque statuaire, magnifiquement interprété par un Kitano très à l’aise dans ce rôle, fera preuve d’une agressivité sans bornes, sans qu’un moindre mouvement de sa part puisse prévenir d’un changement d’humeur. Il est la personnification de la brutalité folle, celle qui n’est jamais justifiée, totalement déraisonnée et parfois presque grotesque, rejoignant ainsi l’image de la ville présentée dans ce film.

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Il y a un autre point assez intéressant à souligner, qui est la relation entre le personnage principal et sa sœur. Cette dernière semble effectivement atteinte de légers troubles mentaux et son frère devra veiller sur elle. Ce lien casse encore une fois tout ce qui compose le reste du film. Azuma devient protecteur, presque gentil en restant cependant placide. Les scènes les unissant sont comme déconnectées de toute la noirceur qui les entoure. Malgré tout, ces dernières sont tout de même ancrées dans une froideur qui formera les prémices de la suite du film que je ne dévoilerai pas ici pour ne rien divulguer des dernières scènes. C’est dans l’une des scènes dans lesquels les deux personnages interviennent que va apparaître la mer, lieu qui se retrouvera dans la majeure partie de la filmographie de l’artiste et qui a une importance toute particulière pour lui, chose que je vous expliquerai lors de l’analyse globale du cinéma Kitanesque.

Il est important d’évoquer ici le jeu d’acteur de Takeshi Kitano, qui se met cette fois-ci lui même en scène, ce qui est un exercice tout nouveau pour lui. Il incarne à la perfection ce personnage très fermé. En effet, son visage ne laisse trahir aucune émotion. Il est figé comme du marbre et, tout comme sa manière de filmer, ne bouge pas énormément. Sa façon de jouer est absolument admirable et correspond tout à fait au reste du film. Il semble s’opérer une sorte de décalage entre ce qui se passe à l’écran et le jeu du cinéaste. Il est statique alors que les événements qui se déroulent autour de lui sont parfois d’une noirceur extrême. Il fait presque du non jeu en ne gardant que très peu d’expressions faciales à son actif, ce qui en fait l’acteur idéal pour le personnage dont il nous narre les aventures. Cette façon de jouer de manière très détachée va se retrouver dans presque tous les films signés Kitano dans lesquels il incarnera le personnage principal, ce qui n’est pas pour déplaire, loin de là.

UN DERNIER MOT POUR LA FIN ?

Pour conclure, Violent Cop est une mise en bouche géniale du talent de Takeshi Kitano. Il pose sa patte avec brio dans un premier film subtil et poétique dans sa noirceur et montre les ingrédients de ce qui feront le succès de la majeure partie de ses films. Il pose aussi ici une ambiance paraissant suspendue dans le temps, accentuée par un rapport musique et image surprenant mais totalement saisissant de par se virtuosité. Le cinéaste met la barre très haute dès ses premiers essais derrière la caméra et il est important de voir Violent Cop, que ce soit pour son excellence ou bien comprendre l’évolution du cinéma de Kitano, ainsi que ses origines.



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