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Himizu, connais-toi toi-même

Un film s’ouvrant sur une récitation d’un poème de François Villon sur fond d’images d’une ville dévastée, Fukushima en l’occurrence, accompagnée par les premières notes du Requiem de Mozart, ne peut être qu’un bon film. C’est ainsi que débute Himizu, œuvre de l’excellent cinéaste japonais Sion Sono. Ce dernier est très certainement l’un des réalisateurs contemporains d’origine japonaise les plus extrêmes. Ayant fait ses premières armes dans l’expérimental puis plus tard dans la rue, son cinéma est un art du dynamisme, de la vitalité, un cinéma du corps et qu’on pourrait désigner comme étant resté, avec virtuosité, à l’état brut. Mais nous aurons l’occasion de reparler de ce fabuleux artiste lors d’un dossier dédié à tout son travail. Ce qu’il est important de voir ici, c’est que Himizu reste fidèle à cette approche frontale et pourtant subtile de la réalisation. Un film frontal dans le style, donc, mais frôlant le philosophique dans les thèmes qu’il aborde.

« Je connois tout, fors que moi-mêmes »

Le dernier vers de Ballade des menus propos, poème de l’auteur français François Villon. C’est avec ce vers que s’ouvre l’œuvre de Sion Sono. Sumida, jeune collégien ayant tout perdu après la catastrophe de Fukushima, entre autres, sa famille, qui a implosée, est Himizu. Ce mot signifie « taupe », en français. Un animal faisant abstraction de tout ce qui est extérieur, de tout le spectaculaire grouillant au-dessus des racines et de la terre pour rester cloîtré dans son terrier. C’est ce qui désigne au mieux le personnage de cette œuvre. Il ne rêve pas de renaître des cendres incandescentes, encore nucléaires, de Fukushima. Il ne veut pas représenter un élan d’originalité. Ce qu’il veut, c’est vivre dans sa cabane de location de bateaux, exilé, loin des idées préconçues de la société contemporaine. Ce personnage, en proie à une sorte de folie dégénérative, a tout connu, mais il ne se connaît pas lui-même. La connaissance de soi est un des points centraux de ce film. C’est avec une maîtrise incroyable que le réalisateur réussi à montrer la descente aux enfers d’un jeune homme qui semblait pourtant déjà avoir touché le fond. Sa mère est absente, son père aussi, et tant mieux, puisque chacun de ses passages sera un déferlement de violence, tant physique que morale, avec comme uppercuts des phrases expliquant que tout aurait été plus simple si le fils n’avait jamais existé, si l’intrus s’était contenté de mourir au lieu de survivre, pour garantir une assurance appréciable. Le seul entourage de Sumida est une bande de survivants de Fukushima qui ont eux aussi tout perdu : le confort, la stabilité relationnelle, un statut important, etc. Ces personnages, qui sont aussi le vecteur de quelques pointes d’humour et de tendresse dans le film, renforcent la mélancolie ambiante du métrage, ils vivent dans des tentes autour de la cabane du jeune homme, qui est admiré par ces individus. L’œuvre de Sion Sono tourne donc majoritairement autour de son personnage principal, qui est un adolescent s’exprimant peu par les mots, plus par la violence. Tout en lui n’est qu’une bombe à retardement, prête à exploser.

Cette folie dans laquelle est ancré Sumida est rythmée et maîtrisée avec une virtuosité formidable. Un crescendo se met en place au fil des événements que devra vivre le jeune homme, rythmant ainsi le vortex de violence dans lequel il semble avoir été aspiré. Puisque ce personnage ne se connaît pas lui-même, il ne connaît pas non plus ses limites et c’est un point qui sera aussi au cœur de l’œuvre. Comment gérer une vie où vivre ne représente plus que survivre dans un milieu composé non plus de concret mais de tragique et de violence ? C’est une question que va poser Sion Sono à travers le caractère de son personnage. On ne peut pas parler d’Himizu sans parler du second personnage principal, une camarade admiratrice, presque fanatique de Sumida : Keiko Chazawa. L’œuvre gravite énormément autour de cette jeune fille et de l’influence qu’elle aura, petit à petit, sur le personnage principal. Elle est l’électron positif attiré, sans aucune limite, par le négatif. L’innocence attirée par l’impureté, la lumière et les ténèbres. Ainsi se créée une relation très particulière entre les deux adolescents, l’un repoussant l’autre au début, et l’autre tentant d’exister aux yeux du premier. Elle est aussi importante car elle est spectatrice de la dégénérescence de Sumida. Elle le verra décliner, tomber peu à peu dans une folie qu’elle tente de filtrer avec une maladresse attendrissante qui laissera de marbre, ou pire, agacera le collégien, au point de faire naître en lui des excès de violence. Mais ces excès ne sont pas seulement liés à la façon dont elle se comporte. Elle le confronte à ses démons, lui fait voir les choses d’une manière déstabilisante, qu’il n’arrive pas à cerner, qu’il ne veut pas cerner, par un prisme qu’il n’aurait pu imaginer tant il est obnubilé par la noirceur qui le ronge. La jeune fille est l’élément déclencheur du dénouement dont je ne parlerai pas ici pour ne pas ternir les derniers temps absolument grandioses et magnifiques du film. Elle est l’élément qui doit diriger Sumida vers le haut.

Himizu

A ce stade de la critique, on peut se demander ce qui se passe concrètement durant ce métrage. Nous suivons donc Sumida, qui va se retrouver face à des étapes, des obstacles à son existence qu’il voudrait voir banale. On suit sa vie, ses confrontations familiales, ses moments de perte, ceux où il sera avec la collégienne dont nous parlions plus tôt, etc. Nous suivons en parallèle l’évolution de Keiko ainsi que celles des personnes vivant sous des tentes autour de la cabane de Sumida, en particulier d’un homme qui était en tête d’une entreprise avant de tout perdre durant la catastrophe. Il est celui qui a le plus de gratitude envers le garçon, il l’admire, voit en lui un être exceptionnel en devenir. Il fait tout ce qu’il peut pour améliorer sa vie, pour que son futur soit radieux et qu’il ne reste pas dans le tragique. Les scènes avec ces sans abris sont très émouvantes. La façon dont ils tentent d’apporter de la joie dans la survie de celui qui les laisse vivre à côté de chez lui et utiliser sa salle de bain, en faisant abstraction du réel, c’est à dire de tout ce qu’ils ont traversé mais cependant, sans oublier, est touchante. Sion Sono réussit à tourner des scènes qui pourraient paraître simples de manière sublime et avec une humanité totale, sans artifices. Ces moments de joie, si on peut les qualifier ainsi, donnent un côté inattendu dans ce film au premier abord tragique, apportant même une légère dose d’humour, comme nous le disions précédemment, extrêmement appréciable.

Himizu, la taupe, c’est aussi le Japon. Il y a dans cette œuvre une vive critique de la société japonaise, qui laisse ses problèmes à l’écart, comme s’ils étaient inexistants. Une société qui laisse des individus se perdre au point qu’ils ne se connaissent plus eux-mêmes, qu’ils ne trouvent plus leurs limites. C’est le cas de Sumida, mais nous rencontrons par le biais de ce dernier des personnes dans la même situation, incompris et perdus, totalement néantisés, ne trouvant de remèdes que dans les extrêmes et dans la violence. Paradoxalement, il y a une idée de positivité dans certaines scènes qui se démarquent totalement du reste de l’œuvre, laissant entrevoir une possibilité que la société puisse devenir bonne. Mais Sion Sono ne s’arrête pas à ces réflexions et développe une analyse qui s’étire en toile de fond durant tout le film quant à la façon dont son pays traite l’après-Fukushima et quels sont les discours qu’on peut entendre juste après la catastrophe. Si le film prend comme contexte cette dernière, ce n’est effectivement pas pour rien. Himizu s’inscrit dans la trilogie dédiée à Fukushima, comportant le très bon The Land Of Hope et Whispering star, qui sortira en fin 2015.

Himizu 2

Au niveau de la réalisation, Himizu est à mon sens parfait. Sion Sono nous montre encore une fois tout son talent cinématographique mais aussi sa qualité à débusquer des interprètes formidables. Les acteurs qui jouent les deux personnages principaux sont absolument bluffant d’humanité, même si l’on peut observer une légère pointe de sur-jeu. Quoi qu’il en soit, il ressort de leur jeu d’acteurs quelque chose d’extrêmement fort et d’admirable qu’on ne peut qu’applaudir des deux mains. La composition des décors est elle aussi très bien agencée et offre de magnifiques images, renforçant souvent les propos et les événements se déroulant devant la caméra. Concernant le travail musical, il force autant l’admiration que la gestion des images. Du Requiem de Mozart à Agnus Dei de Samuel Barber, les notes viennent se mêler à tout le reste avec magnificence, accentuant l’émotion que dégagent certaines scènes avec une force majestueuse.

C’est l’heure du bilan

Himizu est un film qui ne laisse pas indifférent, tant par les thèmes qu’il aborde que par la psychologie de ses personnages. La réalisation du cinéaste atteint à mes yeux un niveau dépassant tout ce qu’il a pu faire auparavant, et un grand nombre d’œuvres des dix dernières années. Magnifique, touchant, drôle, tragique, philosophique, ce chef d’œuvre est une véritable pépite du cinéma japonais contemporain, que je conseille vivement à tous ceux qui ne l’auraient pas encore vu.

 



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