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Demolition, la quête de soi

Je suis certaine que parmi vous se cachent des adorateurs de Jean-Marc Vallée, je ne vais pas le nier, j’en fais partie. Dans sa filmographie on trouve aisément de petits joyaux, tels que C.R.A.Z.Y. sorti en 2005, qui décrit en profondeur la relation père-fils dans un Québec des années 1970 avec en trame la découverte de l’identité sexuelle, plus précisément de l’homosexualité. Mais également le fantastique Dallas Buyers Club sorti en 2013, détenteur de trois Oscars, avec des rôles forts interprétés par Matthew McConaughey, Jared Leto et Jennifer Garner. Un film qui relate l’histoire vraie de Ron Woodroof, un cowboy qui exprime ce qu’on pourrait penser être la caricature du cowboy moderne mais cela change radicalement lorsque celui-ci apprend qu’il est atteint du virus du VIH. Ou alors plus récemment dans un nouveau format avec la série Big Little Lies sortie en 2017 avec des rôles presque exclusivement féminins pour ses personnages principaux, on y retrouve son actrice fétiche Reese Witherspoon. Cependant, ce dont je vais vous parler est son dernier film, un film totalement bluffant. Nous parlerons ici de Démolition.

Ce film est sorti en 2016 avec comme tête d’affiche Jake Gyllenhaal. Peut-être avez-vous déjà eu l’occasion de le voir dans des rôles singuliers (Donnie Darko, Brokeback Mountain, Prisoners, Okja), qu’il interprète avec brio. Mais là, je vais être honnête avec vous, son personnage est tellement intense et si justement interprété qu’il est difficile de lui faire nos adieux lors du générique de fin.
Je m’adresse aux plus critiques d’entre vous. Aux premiers abords vous serez peut-être dubitatifs quant à la qualité des personnages, mais ce que montre Jean-Marc Vallée est qu’il ne faut pas juger son prochain trop hâtivement. Vous apprendrez à les aimer chacun à leur manière. Le réalisateur a réussi à construire chacune des présentations avec les personnages comme de banales rencontres que nous pouvons vivre au quotidien, des gens attachants aux personnalités complexes vous attendent dans ce récit poétique.

Bon, on va commencer à spoiler gentiment, alors pour ceux et celles qui veulent encore rester purs et innocents pour le visionnage du film c’est le moment de partir. Je vous aurais prévenu.

Synopsis

Commençons par une présentation succincte du film, nous développerons les thématiques ultérieurement. Davis Mitchell, qui est ici le personnage central du film, est un jeune banquier d’affaire qui travaille au sein du quartier de Wall Street. Sa vie semble réglée comme une horloge avec en prime une femme aimante et une luxueuse maison en banlieue. Cependant, il se retrouve rapidement à lutter pour trouver un nouveau sens à sa vie lorsque sa femme meure brusquement dans un accident de voiture. Il tente peu à peu de faire son deuil, mais également de se reconstruire. Face à lui se trouve les personnages de Karen Moreno, une employée du service client d’une entreprise de distributeur de confiseries, ainsi que le fils de cette dernière, Chris. Chaque personnage tente de se construire et de guérir. Chacun d’eux mène son propre combat pour trouver son identité.
Nous ne révélons ici pas vraiment de secrets puisque le moment « fort » du film est révélé dans le synopsis et dans la bande-annonce. Ce moment « fort », c’est la mort de l’épouse du personnage principal, Davis Mitchell, interprété par Jake Gyllenhaal, comme dit plus haut. Jeune banquier d’affaire qui réussit plutôt bien dans sa carrière et à qui tout lui sourit au point d’apparaître comme une allégorie de l’american dream. Ce schéma du rêve américain semble devenir de plus en plus pesant pour Davis Mitchell, il avoue se faire des millions de dollars sans pour autant produire le moindre effort. Il avoue également s’être marié par facilité, on peut alors à juste titre se questionner sur la sincérité de l’amour qu’il portait à sa femme qui vient de décéder. Et pour ce qui est de sa maison, il exprime très clairement un dégoût pour ce qu’elle dégage ; ici elle exprime sa réussite sociale et professionnelle dans un minimalisme impersonnel et vide d’émotion, comme aseptisée.

Le drame et la quête du sens

Mais évidemment tout s’écroule avec la mort de sa femme. Enfin, plutôt lorsque son paquet de M&M’s reste coincé dans le distributeur de l’hôpital après la mort de sa femme. Mais ne vous en faites pas, cet homme est plein de ressources. Il commence alors à écrire des lettres très personnelles au service client de l’entreprise qui gère les distributeurs de confiseries. L’employée qui reçoit ces lettres n’est autre que Naomi Watts, ou du moins son personnage, Karen Moreno. Le personnage de Karen ressent une grande empathie pour ce que vit Davis Mitchell et commence à s’y intéresser de plus près. Elle l’appelle en pleine nuit pour exprimer son profond désarroi face à ses lettres. Puis elle commence à le suivre, le regard du réalisateur nous offrant une approche protectrice et bienveillante. Cet échange de lettres puis d’appels vont les mener rapidement vers une amitié sincère. Lui ne supportant plus sa vie, mais surtout l’absence totale d’émotions dans celle-ci et, elle, débordée par son fils adolescent qui grandit trop vite face à la quête de son identité. Des personnages bien assortis, loufoques, adorant la vie, sensibles et empathiques. Chacun des personnages qui nous sont offerts par le réalisateur sont attachants à leur manière. Ils forment un trio de bienveillance mutuelle. On ressent une forte sincérité se dégager de leurs liens et celle-ci ne laisse pas de place à la négativité ou à l’angoisse du quotidien. Mais évidemment toutes les bonnes choses ont une fin et la réalité continue de s’insinuer subrepticement dans la vie de ces magnifiques personnages. Une réalité qui semble terriblement douloureuse pour chacun d’eux.

D’un point de vue scénaristique

A présent creusons un peu plus ce film. D’un point de vue technique, pour ne rien vous cacher, cela fait longtemps que j’ai été séduite par les images de Jean-Marc Vallée et là encore, j’ai été conquise. Comme à son habitude, il plonge dans les regards et les expressions de ses personnages. Il partage avec nous les émotions les plus sincères et les pensées les plus profondes de ces derniers. On comprend immédiatement le désarroi et la détresse des personnages mais également le bonheur et l’amour que ces derniers dégagent. Le personnage de Davis Mitchell est construit comme un individu distrait et absent du monde qui l’entoure. Mais dès lors qu’il se rend compte que quelque chose manque à son quotidien, il remarque peu à peu les petites choses qui l’entouraient jusqu’à présent, sans qu’il ne les ait jamais vues pour autant. Depuis la mort de sa femme, dont il ne s’était de toute évidence pas remis, ses proches s’inquiétaient pour lui. Et dans ses proches il y a beau-papa interprété ici par Chris Cooper. Ce dernier, en tentant de lui apporter son soutien, lui dit :« when you want to fix something you have to take everything apart ». Il ne fallait pas lui dire deux fois, il a juste eu besoin de trouver sa boîte à outils dans son garage et il se lançait. Il se découvre peu à peu une passion pour le démontage en tout genre, sa passion va crescendo lorsqu’il découvre la joie que lui procure la démolition et cette histoire finit avec un bulldozer. Cette passion pour la démolition est sa catharsis, mais surtout, il tente éperdument de ressentir une quelconque émotion. On le sent perdu et dans un état de choc qui le cloisonne dans une vie qui ne semble plus être la sienne. Il tente désespérément de ressentir de la tristesse, après tout il vient de perdre sa femme. On le voit se libérer de ses habitudes bien réglées, il se libère progressivement de l’image figée que les autres avaient de lui. Il essaye tant bien que mal de trouver un nouveau sens à son existence. On comprend facilement que la démolition puisse lui procurer quelque chose. Il commence également à se lier avec le fils de Karen Moreno, adolescent perdu. Lui aussi est en quête, celle de son identité. On a d’ailleurs droit à une petite leçon sur la bonne utilisation du mot « fuck », et cela en toute élégance.

Le réalisateur mène avec brio les relations qu’ont les individus entre eux. On ressent pleinement le besoin qu’ont ces êtres humains meurtris de se rapprocher de leurs semblables, mais surtout le soutien qu’ils arrivent à créer les uns envers les autres. Il ne s’agit jamais de juger les autres, mais toujours d’éprouver de l’empathie et de la compréhension envers eux. Alors, oui, lorsque l’on sort du trio formé par Davis, Karen et Chris ; on ressent les regards scrutateurs, trop souvent méprisant ou encore construits dans l’erreur qui est portée sur ces personnages. On aimerait qu’ils restent toujours ensembles, isolés du monde qui les entoure et qui fait si mal.

La musique comme exutoire

D’un autre point de vue technique je me dois de vous parler de la bande son. Parce que oui, elle est magistrale. D’ailleurs, elle fait partie à part entière du film, on voit Jake Gyllenhaal s’élancer fougueusement dans la foule New-Yorkaise nous livrant une chorégraphie libératrice dans un cadre très rangé. Muni de son casque et de son déhanché, il fait vivre la musique dans les rues houleuses du courant créé par la foule. On voit d’ailleurs les personnages de Chris et de Davis s’échanger leurs playlists. Le réalisateur réussit à mettre en abîme l’écoute musicale dans le film lors de la scène de danse devant le garage, lors du chantonnement fugitif d’une chanson, lorsqu’ils branchent le portable sur les enceintes pour motiver leurs gestes destructeurs.

Une réflexion introspective

Le projet de Jean-Marc Vallée aurait pu paraître intrusif ou parfois naïf, mais ce dernier sait capter le regard bienveillant de la caméra sur ses personnages. Certains passages qui auraient pu paraître fortement intimes ou d’autres ancrés dans la simplicité ont ici une charge de compassion et de compréhension qui se place bien loin du voyeurisme scrutateur. Tandis que d’autres qui peuvent sembler violent et limités dans leurs approches nous offrent, grâce aux jeux d’acteurs notamment, du bonheur et de l’amusement simple. Ce film nous offre une vision neuve sur ce qui nous entoure, notre quotidien et les petites choses qui nous semblaient n’être que des riens. En le visionnant on a l’impression d’accompagner cet homme dans son deuil, de rechercher à ses côtés la souffrance qui ne se faisait sentir que par son absence. La catharsis est menée avec brio et permet de purger les passions de plus d’un personnage dans ce récit. Mais surtout d’apprendre à vivre en voyant autrui avec empathie et de mesurer notre jugement à son égard. Avec ce film il est possible de réussir à retrouver le plaisir de la simplicité et de la modestie de la vie.

Hannah Le Faou

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