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Rêves – Kurosawa rêvait de cinéma

Quand les réalisateurs dévoilent ce qui se cache dans leur esprit sous forme de pellicules, le rendu est souvent particulièrement touchant et nous rapproche un peu plus de la personne derrière la caméra. C’est du haut de ses 80 ans que le grand Akira Kurosawa, adulé par toute une génération de cinéastes comme Georges Lucas ou encore Steven Spielberg, va nous plonger dans ses rêves et ses cauchemars. Rêves, ou Yume dans sa version originale, est un film datant de 1990, soit l’une de ses dernières œuvres. C’est sous forme de huit courts métrages, de huit rêves, que le cinéaste japonais nous fait part d’une introspection presque autobiographique, évoquant ses craintes, ses émotions et ses passions, de l’enfance jusqu’à la vieillesse.

Rêves d’une vie

Rêves est une œuvre très personnelle. En huit courts métrages, Akira Kurosawa réussi à nous faire réfléchir à différentes questions qui lui tiennent à cœur. Ainsi, le film nous propose des sujets divers et variés, toujours touchants et magnifiquement traités. C’est toute une palette d’émotions qui s’écoule de ce film. La nostalgie, la peur, la passion, la culpabilité, le traumatisme, la beauté, la laideur. En 119 minutes, nous nous retrouvons à parcourir cette petite encyclopédie des émotions, et même, cette petite encyclopédie du maître, en presque deux heures de film, nous faisons un voyage cinématographique entre ce que l’homme peut faire de plus beau, et ce qu’il peut réaliser de plus laid. Il n’y a pas vraiment de fil conducteur si l’on excepte la chronologie de la vie. La première histoire s’ouvre sur un enfant et la dernière se termine sur un vieil homme. Nous passons des craintes enfantines, celles qui sont amenées par les histoires et les légendes que les plus âgés racontent, à des peurs plus adultes, liées à ce que nous faisons de notre monde, de la technologie, pour passer à des questions plus universelles sur la condition humaine et sur la mort. L’âge du réalisateur lorsqu’il créé ce film n’est pas anodin. Il est assez vieux pour faire un retour en arrière et réfléchir à toute sa vie, sur sa disparition prochaine et c’est un des points qui fait la magnificence et la force de Rêves.

Le film est d’une extrême beauté, de par ses images, comme le deuxième métrage, que je vais prendre comme exemple et qui est, à mon avis, parfaitement réalisé. Sans trop en dévoiler, nous nous retrouvons dans les songes d’un enfant regrettant le massacre de pêchers dans un endroit qu’il adorait. S’ensuit une discussion entre lui et les esprits de ces arbres, qui matérialisent leur naturelle beauté dans une danse spectaculaire. Tout est beau, ici, des pas des personnages à la composition de chaque plan, jusqu’au magnifique feu d’artifice de couleurs qui parcoure toute la scène. Nous retrouvons la virtuosité de Kurosawa dans la beauté des images, mais aussi dans la laideur de certaines. Aux couleurs optimistes de certains métrages s’ajouteront de plus sombres notes, comme ceux traitant de la désolation liée au nucléaire ou à la guerre. Dans bon nombre de films du réalisateur, nous retrouvions déjà une forme de beauté dans la laideur, c’est une de ses marques de fabrique. On peut cependant reprocher à Kurosawa, pour un certain métrage traitant justement de la menace nucléaire, l’utilisation d’effets spéciaux assez hasardeuse et baveuse.
C’est un point que nous retrouvons dans certains de ses derniers films et qui fait assez tache, comme dans Rhapsodie en août, son avant dernière œuvre, sortie un an après Rêves, qui laisse place à une scène assez similaire sur le plan de sa réalisation. L’utilisation des effets spéciaux n’est pas tout le temps ratée, bien heureusement et on ne peut qu’applaudir l’un des rêves où le personnage se promène littéralement dans les tableaux de Vincent Van Gogh. C’est par ailleurs un passage rappelant que Kurosawa est un véritable passionné de peinture et un excellent dessinateur. Ceci est assez important pour bien appréhender la façon de composer avec les images du cinéaste. Akira Kurosawa est un faiseur de tableaux animés et Rêves en est une parfaite représentation tant il est diversifié, que ce soit au niveau des couleurs, du ton ou de la mise en scène. Il est utile de préciser qu’il se permet quelques fantaisies surréalistes, les rêves n’étant pas bridés par les limites de la réalité. Fantômes, démons et esprits ont donc la part belle dans cette œuvre.

Rêves

Quant aux messages du film, ils sont eux aussi très variés, mais prennent tout de même la même voie, pour arriver au même but, le retour de l’homme aux fondamentaux. Rêves est un véritable hymne à la vie dans les thèmes qu’il aborde. Dans ce film, le réalisateur dénonce la guerre, la surexploitation nucléaire et la dépendance qu’ont les hommes modernes à la technologie mais aussi aux systèmes financiers, comme l’illustre une phrase du film, parfaitement tragique mais aussi très juste dans ce qu’elle démontre : « J’étais fermier quand j’étais homme… J’ai versé des milliers de litres de lait dans la rivière pour préserver les prix au plus haut. J’ai enterré pommes de terre et choux avec un bulldozer… Quelle stupidité ! » . Cette citation est extraite du rêve : « Les démons rugissants » , traitant d’hommes devenus créatures suite aux désastres nucléaires. Elle est pour moi le cœur de ce que Kurosawa veut montrer dans ce film. Il exprime ici toute l’absurdité d’un système et la décadence de l’humanité qui ne sait plus se satisfaire de rien. Le dernier rêve baptisé « Le village des moulins à eau » est en parfaite adéquation avec ce message qui est finalement filé tout le long du film et exprime plus clairement encore l’état d’esprit du réalisateur. Il faut se réconcilier avec la simplicité, avec la nature et plus important encore, avec la vie et avec notre condition humaine.

UN DERNIER MOT POUR LA FIN ?

A titre de conclusion, il ne faut pas appréhender Rêves comme un film similaire aux autres titres d’Akira Kurosawa, que ce soit pour son côté recueil de métrages ou dans la façon d’aborder les différents thèmes. Ici, le maître met en garde quant au chemin que l’humanité est en train de prendre mais tente aussi de montrer toute la beauté que nous offre le monde et celle qui est présente dans le simple fait de vivre tant au niveau des images que dans les messages qu’il clame ici haut et fort. Si ces idées se retrouvent dans une grande partie de sa filmographie, elles sont, dans cette œuvre, plus concrètement exprimées sans suivre un format purement narratif, comme dans le formidable Vivre ou Rhapsodie en août. Puis finalement, ce format paraissant éclaté durant les premiers métrages constitue un tout parfaitement cohérent lors de la réflexion post générique. Je ne peux que vous conseiller cette œuvre, intimiste et touchante, belle et laide, qui nous plonge dans ce qu’était Kurosawa, un génie cinématographique, mais aussi et par dessus tout, un génie humain.



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